Recife, patio S. Pedro un vendredi soir (1)

Modérateur: benjamin

Recife, patio S. Pedro un vendredi soir (1)

Message par benjamin » Lun Juil 02, 2007 4:24 pm

Carnet de voyage, août 2006

(un truc qui sort des sentiers battus)

Lieu traditionnel des répétitions carnavalesques des associations du quartier S. José, le patio S. Pedro se compose d’une petite place rectangulaire de pavimentos, dont un des côtés est bordé par une église du même nom à laquelle une scène permanente fait face.

Débuts laborieux sous un ciel couchant qui donne, à Recife, une de ces lumières qui fait rêver tout photographe : rayons rasants d’un éclat resplendissant qui créent des zones d’ombres offrant un contraste saisissant avec les clochers baroques encore en pleine lumière. Il fait véritablement frisquet : Recife est certes située en zone tropicale, mais dans l’hémisphère sud et les saisons y sont inversées. Pendant une heure, un gros nuage noir a menacé, lâchant même quelques grosses gouttes qui ont fait craindre un déluge. Bref, j’hésite à passer la soirée dans ces conditions, simplement vêtu d’une chemise fine et sans protection pour mon matériel photographique, en cas de grain brutal.

Éternelle séance de réglage de micros, entrecoupée du discours parfaitement horripilant et répétitif d’un jeune apparatchik, commissaire politique en herbe, ne cessant de répéter jusqu’à la nausée à quel point la prefeitura de Recife fait de grandes choses pour le peuple, à commencer par apporter son soutien aux manifestations culturelles qui allaient suivre.

Enfin, le premier groupe se produit, composé de jeunes adultes formant un orchestre avec choeurs, groupés autour d’une chanteuse noire aux formes plantureuses et à la voix étonnamment chaude, relayée par deux belles voix masculines et quelques autres partenaires. Chorégraphie simple mais efficace, très syncopée. Bref le spectacle se laissait voir, entendre, sans apporter toutefois une émotion particulière.

Installé à la terrasse d’une lanchonete, je commande une portion de carne de sol com macaxeira cozinada* et, comme d’habitude, on me sert assez pour nourrir une section de légionnaires de retour de manoeuvres. Je mange ce qui me suffit - très largement - puis je siffle un de ces gosses d’une douzaine d’années qui était venu me vendre des chiclets auparavant et que j’avais gentiment éconduit - fidèle à mes conceptions sur mon refus d’encourager le travail des jeunes enfants dans la rue, surtout à une heure tardive.

Mais entre donner de l’argent dont on ne sait pas ce qu’il adviendra et nourrir un gosse vraiment pas bien gros, d’une douzaine d’années, qui grelotte de froid, il y a une marge que je franchis sans hésitation aucune et, après avoir guetté l’approbation du garçom, je l’invite à venir s’asseoir à ma table. Le gosse me demande immédiatement s’il peut faire profiter sa petite soeur (dix ans) de l’aubaine et ils commencent à dévorer à belles dents ma viande et ma macaxeira - auxquelles le restaurant avait spontanément ajouté une belle portion de riz et de haricots pour faire bonne mesure, plus un soda sur mon compte pour compenser, de façon implicite, le travail supplémentaire. Manifestement, le dernier repas devait déjà dater de plusieurs bonnes heures passées à déambuler dans les rues, tant ils ont montré un appétit réjouissant.

Passe le grand frère, 14 ans environ, à peine plus grand et pas plus gros que ses cadets (sans qu’on soit médecin, on devine que le retard de croissance du à la malnutrition est patent), qu’on invite à se joindre à nous et qui refuse dignement, très protecteur : "não tem bastante para nos três, acabam juntos!", acceptant juste quelques gorgées de soda.

Parfaite illustration de l’esprit de responsabilité et de l’autorité naturelle des aînés sur les plus jeunes, qui, dans les milieux populaires brésiliens, se sentent fort souvent investis d’une mission protectrice qu’ils prennent très au sérieux.

Toujours demander l’accord du garçom avant d’inviter des gosses à votre table. Ils connaissent fort bien le petit peuple des gamins de la rue, savent établir le distinguo entre ceux qui se tiendront correctement et qui même, par leur contact et leur conversation, vous apprendront bien des choses qu’on ne trouve pas dans les guides standards, ceux qui profiteront de votre générosité pour vous dérober quelque chose, ceux qui, tout simplement, sont trop désocialisés pour se tenir sur une terrasse sans y flanquer le souk et créer un malaise qui chassera d’autres clients (avec certitude de représailles futures quand vous ne serez plus là pour jouer les grandes âmes), enfin ceux qui, tout simplement, trop timides pour entrer dans le monde des gentes fines refuseront alors même qu’ils crèvent de faim.

A ces gosses des dernières catégories citées, le garçom donne en général un sac empli de la nourriture proposée par le gringo, leur enjoignant gentiment mais fermement d’aller manger plus loin.


Nous avons parlé. Trois orphelins de père, une mère vivant de petits travaux informels, une case située au bout d’un immense trajet en bus (deux changements, donc en théorie 18 RZ aller retour pour les trois gamins chaque jour, quand une journée de salaire permet d’en gagner 15). La bolsa familial n’est pas encore versée pour des raisons qui relèvent de la pagaille et de l’inertie administrative… si ce n’est tout simplement parce qu’on n’a pas retardé sciemment ce versement pour le faire concorder avec les élections à venir (ça, c’est une hypothèse personnelle, je commence à savoir comment fonctionne le népotisme au Brésil).

Après l’école du matin, les gosses doivent donc trouver et de quoi manger pour eux même, et assez de troquinho pour rentrer chez eux. Heureusement, certains contrôleurs les laissent gentiment passer à deux dans le même quart de tour de tourniquet de contrôle, d’autres encore plus cools ferment les yeux quand ils se faufilent par en dessous, ce qui limite alors les coûts de transport. Mais malgré tout, certaines nuits de galère se passent dehors sous la pluie, le ventre vide.

Que croyez vous qu’il adviendra lorsqu’au cours d’une de ces galères, un compagnon d’infortune leur offrira de la colle ou du solvant à sniffer pour sortir un peu du quotidien merdique et oublier le froid et la faim? Ou quand quelqu’un leur proposera de gagner, sem esforço, dix fois plus que d’habitude, en très peu de temps?

Vu justement plus tard un de ces gosses tombés au fond de l’abîme, la canette de solvant rivée à la narine distendue, titubant comme un zombie, sale et maigre à faire peur, nu si on excepte un short déchiré et bien trop grand pour lui, indifférent à tout ce qui l’entoure jusqu’à ce que, saisi par la musique, il se lance dans une chorégraphie frénétique, laquelle, malgré tout ce qui précède, ne manque nullement de grâce. 14 ans maximum et très gros malaise, énorme frustration parce qu’on sait qu’on ne peut rien faire. Rien.
_____________________

Carne do sol : viande du soleil, mise à sécher sur les toits de tuile des maisons après avoir été rapidement déshydratées en étant placée dans un courant d’air chaud et en plein cagnard.

Macaxeira : manioc doux qui se consomme ici le plus souvent bouilli avec un accommodement à base d’oignons alors que plus au nord il est servi frit, en général.
Benjamin
Avatar de l’utilisateur
benjamin
 
Message(s) : 420
Inscription : Dim Juil 01, 2007 1:53 pm
Localisation : Meaux (3/4) - Belém (1/4)

Retour vers Infos sur le Brésil

Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 1 invité